Ouvrir une école c'est fermer une prison. (Victor Hugo)
J’entends hurler!
Par Mohamed Lotfi
2026/02/09
« Ouvrir une école, c’est fermer une prison. » Victor Hugo
Là, maintenant, j’entends hurler une voix. Du fond de sa tombe, une femme crie sa colère, son indignation. Si elle était encore en vie, elle aurait protesté de toute sa force contre une décision stupide et dangereuse du gouvernement fédéral. Une décision du gouvernement de Mark Carney qui risque de nous coûter très cher.
Ginette, l’épouse d’un ami, a longtemps été enseignante dans les prisons du Québec, au collégial dans une prison fédérale. Pendant des années, elle a accompagné des efforts parfois herculéens pour rendre possible la réalisation d’un exploit. Quand le passé d’un homme, ou d’une femme, condamne à une vie de crimes et de récidive, remonter la pente de la réhabilitation est souvent un exercice pharaonique. Or, cette femme a été actrice et témoin de ces efforts. Elle a souvent été émue aux larmes de voir un homme, avec un lourd passé, prendre son diplôme de CÉGEP en main, avec la joie d’un enfant.
Ce diplôme n’est pas un simple bout de papier. Il représente une rupture, une faille dans la fatalité. Il faut rappeler qu’environ 75% des personnes incarcérées dans les prisons fédérales canadiennes n’ont pas de diplôme d’études secondaires à leur admission. L’éducation n’est donc pas un luxe en milieu carcéral, elle est une nécessité vitale, une condition minimale de réinsertion sociale.
Pourtant, aujourd’hui, le Service correctionnel du Canada a décidé de couper le financement des programmes collégiaux offerts dans les pénitenciers fédéraux du Québec, notamment celui du CÉGEP Marie Victorin. Le programme, qui permettait à une trentaine de détenus par session d'étudier en milieu carcéral (notamment à Cowansville et Joliette), ne sera plus financé. Le coût pour le SCC était d'environ 200 000$ par an, une somme minime par rapport aux besoins de réhabilitation et à l'ampleur des compressions globales.
Après plus de cinquante ans d’existence, ces programmes disparaissent brutalement. Des étudiants détenus, parfois engagés depuis plusieurs sessions, verront leur parcours interrompu au 30 juin 2026, peu importe leur progression. Aucun plan de transition, aucune reconnaissance du travail accompli, aucun égard pour l’effort consenti.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2018, selon le Bureau de l’Enquêteur correctionnel du Canada, seuls cent vingt-quatre détenus étaient inscrits à des études collégiales ou universitaires dans l’ensemble du système fédéral. Cent vingt-quatre, sur près de dix mille personnes incarcérées. Et ce chiffre était déjà le résultat d’un accès extrêmement restreint, puisque, depuis 1993, le Service correctionnel ne finance plus l’enseignement post-secondaire. Les détenus doivent payer eux-mêmes leurs cours, souvent par correspondance, sans accès à Internet, sans encadrement adéquat, dans des conditions qui rendent la réussite héroïque.
Pourtant, les études sont claires. La participation à des programmes éducatifs en prison réduit significativement la récidive. Les analyses montrent une baisse d’environ 30% du taux de retour en détention chez les personnes ayant suivi une formation, et ce taux est encore plus bas chez celles qui ont complété des études post-secondaires. Chaque dollar investi dans l’éducation carcérale permet d’économiser plusieurs dollars en coûts judiciaires, policiers et correctionnels. C’est une évidence économique autant qu’un impératif moral.
De mes 35 ans de travail en prison, les témoignages abondent. Pour beaucoup de détenus, l’école en prison est une respiration, une suspension du temps carcéral, un moment où ils cessent d’être uniquement des numéros de matricule. Des enseignants décrivent des hommes et des femmes qui, pour la première fois de leur vie, découvrent qu’ils peuvent apprendre, réfléchir, réussir. Pour plusieurs, obtenir un diplôme collégial en prison est le premier acte de fierté légitime de leur existence.
Et pourtant, en novembre dernier, le gouvernement a annoncé un milliard de dollars pour la police. Il annonce aussi 84 milliards en dépenses militaires sur cinq ans. On investit massivement dans la coercition, dans l’armement, dans la surveillance, pendant qu’on coupe dans ce qui fonctionne réellement pour réduire la criminalité. C’est la logique d’un pompier pyromane, qui prétend éteindre le feu en supprimant l’eau.
Cette décision est d’autant plus grave qu’elle frappe de plein fouet des populations déjà surreprésentées en prison, notamment les Autochtones et les personnes issues de milieux défavorisés. En coupant l’accès aux études collégiales, on renforce les inégalités structurelles, on consolide les cycles de pauvreté, on fabrique les récidives de demain.
Là, maintenant, j’entends hurler Ginette, cette enseignante qui savait que chaque cours donné derrière les barreaux était un acte de résistance contre la fatalité. Elle hurlerait que l’éducation n’est pas une récompense, mais un levier. Elle hurlerait que refuser d’instruire, c’est choisir consciemment l’échec social.
Fermer des classes en prison, ce n’est pas faire des économies. C’est hypothéquer l’avenir, c’est préparer de nouvelles victimes, c’est renoncer à l’intelligence collective. Et cela, tôt ou tard, nous en paierons tous le prix.
Si, pour Victor Hugo « Ouvrir une école, c’est fermer une prison », alors fermer un programme éducatif dans une prison, c’est rendre la prison plus violente, plus désespérée et ultimement plus dangereuse pour ceux qui y sont enfermés comme pour la société tout entière.
La seule conclusion possible à ce texte est une question : Quelle est notre part de responsabilité derrière la décision du gouvernement Carney de couper le financement d’un programme d’éducation en prison, au Québec, tout en augmentant celui de la sécurité?
