Deux tiers des Québécois rejettent la monarchie
Les élections québécoises et le déclin de la monarchie
Par André Binette
2026/02/23
L’auteur est constitutionnaliste, auteur de La fin de la monarchie au Québec (Éditions du Renouveau québécois, 2018) et La souveraineté du Québec au 21e siècle (à paraître). L’auteur a été conseiller constitutionnel au Conseil exécutif du gouvernement du Québec pendant l’année référendaire de 1995.
La monarchie canado-britannique est le symbole de la souveraineté canadienne, de l’État canadien et de la Constitution du Canada. Au Québec, elle est le symbole de l’inégalité des personnes et des peuples, de la Conquête et de la Constitution imposée de 1982. Ce symbole est aujourd’hui en état de décrépitude avancée.
L’ancien prince Andrew est le premier membre de la famille royale à être arrêté depuis 1647. Le roi Charles 1er a eu la tête tranchée deux ans après. Les journaux britanniques estiment qu’il s’agit d’une crise constitutionnelle qui remet en cause l’existence de la monarchie. Le mouvement abolitionniste sort de la marginalité, car il jouit de l’appui d’une majorité des jeunes, et la vénérable BBC (British Broadcasting Corporation), qui défend comme les élites le statu quo, doit maintenant lui faire une place à l’antenne. La plupart des membres du parti au pouvoir sont favorables à l’abolition de la monarchie, même si le premier ministre actuel estime que le moment n’est pas encore venu.
Chez nous, une des réalités politiques évidentes est que la monarchie nous a toujours été imposée comme la Constitution canadienne. Les sondages depuis plusieurs années nous répètent que deux tiers des Québécois la rejettent, le double des appuis à la souveraineté. Le gouvernement de la CAQ se contente de mesures timides et superficielles qui ne tiennent pas compte de la volonté populaire dans ce dossier, comme dans beaucoup d’autres.
L’élection référendaire fédérale en 1927
La monarchie a été la clé de l’accession à l’indépendance du Canada. Il n’y a eu ni référendum ni déclaration d’indépendance dans le cas canadien. Il y a eu une élection référendaire fédérale en 1927, qui a porté sur la décision d’un gouverneur général, alors britannique, de refuser de déclencher des élections demandées par le premier ministre du Canada; il a plutôt remis le pouvoir au chef de l’Opposition.
Les électeurs ont décidé quelques mois plus tard qu’il s’agissait là d’une intrusion intolérable dans la démocratie canadienne de la part d’un acteur politique étranger. Ensuite, le Royaume-Uni s’est incliné en déclarant que le Canada et quelques autres colonies autonomes étaient ses égaux, ce qui équivalait à une reconnaissance de souveraineté. Une loi britannique l’a confirmé en 1931.
Les pouvoirs du lieutenant-gouverneur
Malgré cela, un lieutenant-gouverneur, au nom de la Couronne, a toujours le pouvoir de saboter la démocratie québécoise. Si le PQ était élu minoritaire en octobre, la lieutenante-gouverneure pourrait refuser de lui confier le gouvernement pour le conférer plutôt au chef de l’Opposition, madame Fréchette ou monsieur Milliard, si ces derniers s’entendent pour collaborer au nom de l’unité canadienne.
Ce serait parfaitement légal en droit canadien, puisqu’un lieutenant-gouverneur l’a fait en Colombie-Britannique, il y a à peine une dizaine d’années. Un lieutenant-gouverneur pourrait aussi refuser de signer les projets de loi d’un gouvernement souverainiste adoptés à l’Assemblée nationale, de même que les décrets du Conseil des ministres.
Les lieutenants-gouverneurs ont respecté la démocratie quand le PQ était au pouvoir dans le passé, mais rien n’assure qu’il en sera de même à l’avenir. Ne pas le prévoir serait d’une très grande naïveté. Ottawa y a sûrement songé, puisque la lieutenante-gouverneure est payée par lui et qu’il peut lui dicter sa ligne de conduite. Des voix influentes au Canada anglais réclament déjà publiquement la réactivation des pouvoirs royaux pour contrer l’Alberta et le Québec. Aux grands maux, les grands moyens.
La clé d’une démarche réussie vers l’indépendance
Comme dans le cas du Canada, la monarchie peut être la clé d’une démarche réussie vers l’indépendance du Québec. Pour se prémunir définitivement contre de possibles magouilles antidémocratiques et pour mobiliser le peuple québécois en vue d’un référendum, le PQ, s’il est majoritaire, devrait prendre l’offensive dès son serment d’allégeance au peuple québécois.
Le nouveau gouvernement devrait annoncer dès le premier jour qu’il cessera de demander la signature des projets de loi et des décrets au lieutenant-gouverneur, et qu’il remplacera cette sanction royale unilatéralement par celle du président de l’Assemblée nationale, ou de toute autre personne qu’il aura désignée.
Il devrait refuser de reconnaitre la validité des jugements défavorables des tribunaux sur cette question. Enfin, il devrait retirer la masse royale de l’Assemblée nationale, qui exprime le consentement de Sa Majesté à nos débats parlementaires, afin d’y substituer un symbole plus pertinent de réconciliation avec les peuples autochtones.
Ces mesures proposées vont beaucoup plus loin que ce qu’ont pu oser les gouvernements péquistes du passé, qui s’en sont remis uniquement au grand soir référendaire qui réglerait tout à la fois. Il faut, au contraire, être désormais plus proactifs et contester les bases illégitimes du système constitutionnel canadien dès le lendemain des élections.
Faire preuve d’audace
Le gouvernement formé par le Parti Québécois ne recevra pas cette année le mandat de faire la souveraineté parce que ce ne sera pas une élection référendaire. Il pourra toutefois prendre toutes les mesures préparatoires à l’accession à la souveraineté, y compris celles mentionnées. Il devrait le faire froidement en laissant aux commentateurs le soin de s’indigner, ou d’admirer son courage.
L’élection d’un gouvernement souverainiste en octobre 2026 est peut-être notre dernière chance d’accéder à la souveraineté. Nous n’avons plus le luxe des hésitations anachroniques qui font le jeu du camp fédéraliste. Jean Chrétien a réitéré qu’il n’avait pas de scrupules légalistes quand l’existence de son pays était en jeu.
Le chef du PQ a déjà fait preuve d’audace et de constance au sujet de la monarchie. Presque seul, mais fort de l’opinion publique, il a forcé le gouvernement du Québec, qui n’en avait pas l’intention, à abolir le serment d’allégeance de l’ensemble des députés à Charles III, en refusant de siéger. C’est l’attitude innovante et ferme qu’il faudra conserver.
Il serait mal avisé que le gouvernement fédéral décide de livrer une bataille perdante pour défendre une institution aussi impopulaire à la veille d’un référendum sur la souveraineté. Ce serait commettre une erreur historique majeure. L’abolition de la monarchie avant le référendum sera le début du rapatriement unilatéral de notre constitution.
Ce sera le problème du Canada, pas du Québec.
