En train de prendre la place des médias de masse
Les nouveaux médias indépendants
Par Pierre Sormany
2026/02/09
Le 3 janvier. Dès mon réveil, j’apprends par la radio que les Américains ont attaqué le Venezuela dans la nuit et qu’ils auraient, semble-t-il, kidnappé le président Maduro.
Stupéfaction. Donald Trump nous avait prévenus, mais je n’osais pas y croire de la part d’un frimeur qui avait promis que, sous son règne, les USA ne déclencheraient plus de guerres.
Ce matin-là, nos grands quotidiens n’en disent rien : normal, ça s’est passé aux petites heures, après leur deadline. Sur leurs sites Web, comme sur celui de Radio-Canada, on ne trouve que les communiqués sommaires des agences de presse. Je me lance dans le Web surfing. Meidas Touch Network, le diffuseur privé anti-Trump (dont la croissance vient de dépasser en janvier celle de Joe Rogan au palmarès des influenceurs les plus populaires aux USA), offre une couverture en direct et rediffuse en boucle des dizaines de vidéos filmées sur place pendant la nuit.
À droite de mon écran, YouTube me suggère d’autres vidéos provenant d’une grande variété de sources. Les télévisions d’Europe ont de l’avance sur les nôtres. C’est qu’on est déjà l’après-midi à Paris, Vienne ou Varsovie, où je découvre une couverture intelligente de la part de PTV (Polish TV). Puis, il y a tous les influenceurs d’opinion, de droite, de centre, de gauche… Souvent colorés, pas tous fiables sans doute, mais je décode rapidement leur orientation. Ou alors, je consulte le Web pour en savoir plus sur leurs attaches.
Je resterai ainsi accroché pendant plus de trois heures à ce flot d’informations et de commentaires de toutes sources.
On a souvent écrit que la consommation de l’info sur les réseaux sociaux enfermait les internautes, les jeunes surtout, dans des bulles d’information. Faux! Dans son essai « La Collision des récits », le sociologue des médias Philippe de Grosbois cite plusieurs études qui montrent, au contraire, que les utilisateurs de ces plateformes rencontrent plus de diversité de points de vue que les lecteurs réguliers d’un seul média. C’est ce que je découvre ce matin-là.
En fait, le succès de Trump à mentir aux Américains vient moins des réseaux sociaux que de la propension de Fox News et USA Today à taire toute information qui puisse remettre en cause le mouvement MAGA. Chambre d’écho, dites-vous?
Les médias « neutres » et l’équilibre des blâmes
Le cas du Venezuela me confronte à un autre problème. Au fil des heures, je constate que tous les grands médias adoptent à peu près le même discours, celui que nos amis anglophones appellent le « both sidesism », c.-à-d. la tendance à traiter des controverses en accordant une place égale aux deux côtés.
En gros, ils nous disent que Maduro était un affreux dictateur (que le Canada ne reconnaissait déjà plus comme représentant légitime des Vénézuéliens) et que personne ne s’attristera de son arrestation… mais que la décision de Trump de le kidnapper viole par ailleurs toutes les règles du droit international et doit être condamnée. Un jab à gauche, un jab à droite! Comme si l’objectivité reposait sur le parfait équilibre des blâmes.
Il faut dire que le message anti-Maduro reflète l’opinion des exilés vénézuéliens qui manifestent ce jour-là, à Montréal, leur joie devant l’arrestation de celui qu’ils appellent le dictateur. Ceux-là, on peut les interviewer facilement. Cela rejoint aussi la position officielle du Canada, de la France, de la Grande-Bretagne et d’une cinquantaine de pays qui ont suivi la consigne américaine en janvier 2019, et reconnu le putschiste Juan Guaido, président en exercice autoproclamé, comme leader du pays. Une fiction qui prendra fin en 2022 quand la droite vénézuélienne finira elle-même par lâcher Guaido, qui n’a jamais exercé le moindre pouvoir.
Pour avoir une véritable analyse de fond de la question vénézuélienne, il m’a fallu visionner, sur le média français indépendant Élucid, un long entretien avec Maurice Lemoyne, ex-rédacteur en chef du Monde diplomatique, et expert de la politique vénézuélienne.
J’y ai découvert pourquoi la politicienne d’extrême droite Maria Corina Machado, malgré son récent prix Nobel de la paix, n’a aucun appui sérieux dans la population du pays, comme Donald Trump l’a affirmé avec justesse. Et comment l’effondrement de l’industrie pétrolière locale, que toute la presse internationale a attribué à l’incompétence et la corruption des gouvernements successifs de Hugo Chavez et de Nicolas Maduro, s’explique avant tout par un blocus américain sur les composantes techniques nécessaires, depuis une vingtaine d’années.
Maurice Lemoyne n’est pas un fervent défenseur de Maduro. Il ne minimise pas les magouilles politiques et le durcissement du régime. Et surtout la détresse de la population qui, pour sa survie, souhaite la fin du « chavisme », admet-il. Mais la remise en contexte permet de comprendre comment le pays en est arrivé là… en bonne partie à cause des États-Unis. Pourquoi n’ai-je pas trouvé pareille analyse dans la presse d’ici? Et encore moins dans les grands médias américains qui ont aux aussi donné dans le both-sidesism?
Les deux versions des assassinats de l’ICE
Cette expérience va amorcer un changement dans ma routine d’information. Quatre jours plus tard, je vivrai presque en direct sur YouTube, sur la chaîne indépendante Status Coup, l’assassinat de Renée Nicole Good par la police des frontières, à Minneapolis. Toutes les vidéos tournées sur place, sous tous les angles, sont disponibles et commentées dans les heures qui suivent. Idem, quelques semaines plus tard, avec l’assassinat de l’infirmier Alex Pretti, tué pour avoir voulu empêcher les agents de l’ICE de bousculer une manifestante.
Là encore, je m’étonne. Alors que j’ai pu voir Mme Good, au volant de son VUS rouge, tourner ses roues vers la droite pour sortir de l’impasse où les agents l’enfermaient, les médias officiels continuent de citer le chef des opérations de ICE, Gregory Bovino, et la secrétaire américaine à la Sécurité intérieure Kristi Noem, qui parlent de légitime défense contre une « terroriste » fonçant sur les agents avec son automobile.
Certes, les médias ajoutent que cette version « ne semble pas confirmée par les vidéos disponibles sur Internet », mais on est réticent de parler ouvertement de mensonge. Il faut rester neutre!
Ce n’est que le lendemain que le New York Times publiera une démonstration claire de ce qui s’est passé. Vingt-quatre heures de retard, ce n’est peut-être pas si dramatique. Mais je comprends que de plus en plus d’adeptes de l’information s’estiment mieux servis par YouTube ou Substack que par les grands médias.
Je pourrais multiplier les exemples. C’est en fréquentant les sources indépendantes du Web qu’on peut mesurer le décrochage de nombreux adeptes du MAGA, face au cover-up du gouvernement dans le dossier Epstein. Les grands médias de droite évitent d’en parler, parce que ce scandale, qui devait servir à démasquer la corruption et la débauche de politiciens démocrates, est en train de couler les républicains… Ici encore, ce sont les nouveaux médias sur Internet qui poussent le puck.
Pendant ce temps, l’archimilliardaire Jeff Bezos, qui possède le Washington Post, jadis considéré comme un des deux ou trois grands journaux américains, choisit de mettre à pied 300 journalistes (sur une rédaction qui en comptait 800), question de s’assurer que le journal ne soit plus une menace pour les républicains.
