Dans un article publié en 1990 dans L’aut’jounal, Simonne Monet-Chartrand retraçait les origines ouvrières du 8 mars
Les origines ouvrières du 8 mars
Par Pierre Dubuc
2026/03/04
Elle écrit : « Présente au Congrès de la Fédération internationale démocratique des femmes à Moscou en juin 1963, j’ai appris des déléguées de divers pays que c’est pour commémorer la lutte héroïque des femmes travailleuses états-uniennes dans l’industrie du textile et du vêtement à New York, dans le Lower East Side qu’on célébrait le 8 mars.
« En ce jour du 8 mars 1857, elles manifestèrent publiquement par une marche dans le quartier de l’usine contre la journée de travail de douze heures, les bas salaires, les mauvaises conditions de travail, d’hygiène, etc. Quand elles arrivèrent dans les quartiers riches, la police à cheval fonça sur les manifestantes; plusieurs furent arrêtées, certaines furent blessées, piétinées dans la confusion qui s’ensuivit.
« La même journée, le 8 mars, mais cinquante-et-un ans plus tard, en 1908, les travailleuses de l’aiguille des États-Unis manifestaient pour les mêmes raisons : heures de travail, salaires, etc. Mais, en plus, elles réclament le droit de vote. Cela se passait à New York, encore.
« En 1910, à Copenhague au Danemark, lors du congrès du Mouvement international des femmes socialistes, Clara Zetkin (1857-1933), qui a été à la tête du mouvement dès le début des années 1890, puis dirigeante du Parti socialiste allemand, fait approuver une résolution présentée par des militantes américaines, proclamant le 8 mars Journée internationale des femmes, en souvenir de la violente grève du textile à New York.
« Il semble qu’il y ait eu consensus pour affirmer que c’est en 1911 que la journée du 8 mars fut proclamée Journée internationale des femmes. Cette journée, m’a-t-on dit, fut célébrée avec courage en Allemagne, en Autriche, au Danemark, en Suisse et aux États-Unis.
« Puis, en 1914, un groupe de femmes politisées, dont Clara Zetkin, organise une manifestation à laquelle participent un millier de femmes pour protester contre la course à la guerre en Allemagne et l’arrestation de Rosa Luxembourg, militante socialiste. »
En Russie
Simonne Monet-Chartrand aurait pu poursuivre l’historique en montrant qu’une puissante mobilisation des femmes à Petrograd, célébrant la Journée internationale de la femme, est à l’origine de la Révolution russe de 1917. Il faut savoir que la Révolution russe a connu deux phases, la révolution démocratique de Février et la révolution socialiste d’Octobre.
En fait, les dates sont trompeuses, car la Russie utilisait un calendrier différent du nôtre. Ainsi, la révolution de Février débuta le 8 mars dans le calendrier grégorien et la révolution d’Octobre le 7 novembre. En février, la révolution s’enclencha lorsque plusieurs cortèges de femmes (étudiantes, employées, ouvrières du textile) manifestèrent dans le centre-ville de Petrograd pour réclamer du pain, la paix et le droit de vote.
Dans l’édition du 25 octobre 2025 de la New York Review of Books, Elaine Blair fait une recension du livre, salué par la critique, de Julia Ioffe, Motherland : A Feminist History of Modern Russia, from Revolution to Autocracy, (Ecco, 2025) (Motherland : Une histoire féministe de la Russie moderne, de la révolution à l'autocratie). Elle décrit ainsi les gains substantiels obtenus par les femmes lors de la révolution d’Octobre :
« Lorsqu’ils ont pris le pouvoir, les bolcheviks ont donné le droit de vote à tous les citoyens adultes, quelle que soit leur appartenance de genre, ethnique ou religieuse. Les universités ne pouvaient plus exclure les femmes; tous les métiers et professions leur étaient accessibles. Chaque citoyen devait travailler et recevait le même salaire minimum, peu importe son genre. Le divorce devint plus facile. Les époux avaient des droits égaux dans le mariage, le divorce et la propriété. Les maternités étaient gratuites et ouvertes à tous, sans distinction de statut social ou marital. Les femmes bénéficiaient de huit semaines de congé maternité avant et après l’accouchement. »
« La révolution, enchaîne-t-elle, plaça l’URSS très en avance sur l’Europe et les États-Unis quant aux droits et au statut des femmes. Dans les années 1970, l’URSS avait le taux d’alphabétisation féminine le plus élevé au monde : pratiquement toutes les femmes, comme les hommes, savaient lire. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, les femmes représentaient 45% de la main-d’œuvre. Dès le milieu du siècle, la proportion de femmes dans les domaines scientifiques et médicaux dépassait largement celle des États-Unis ou de l’Europe. En chimie, 40% des doctorats étaient obtenus par des femmes au début des années 1960. La médecine devint même un métier féminisé : 70% des médecins soviétiques étaient des femmes. »
Cependant, avec la restauration du capitalisme, les tendances s’inversèrent, comme nous pouvons malheureusement le constater aujourd’hui.
Au Québec
Revenons à Simonne Monet-Chartrand sur l’origine des célébrations du 8 mars au Québec.
« À mon retour de Moscou, fin d’été 1963, j’ai observé d’un autre œil la scène politique québécoise, ainsi que les associations et revues féministes existantes. Sur les entrefaites, à l’occasion du 8 mars, j’ai reçu, de la Ligue des femmes du Québec, une invitation à donner une conférence sur mes réflexions, suite à mes contacts avec des groupes de femmes des pays de l’Est.
« J’ai accepté volontiers, heureuse de rencontrer des femmes immigrantes de ces pays, certaines devenues canadiennes ainsi que de nombreuses Québécoises militantes de gauche, Blanche Gélinas, mesdames Lebrun et Dubé, ainsi que Laurette Chrétien-Sloan, Dora Rochlin et Donia Miltsein, celle-ci étant venue avec moi au Congrès de Moscou.
« Au Québec, plus particulièrement depuis le 8 mars 1974, les femmes des comités féminins des trois centrales syndicales (CEQ-FTQ-CSN), des organismes sociaux ou communautaires convient toutes les femmes, ménagères et travailleuses, à fêter cette journée qui leur est dédiée, et ceci dans les différentes villes de la province de Québec, Thetford Mines, Saint-Georges-de-Beauce, Hull, Joliette, Schefferville, Sept-Îles, Paspébiac, Val-d’Or, Montréal et Haute-Rive.
« Nous continuons de revendiquer les droits des femmes de tout âge et de tous les milieux au moyen de thèmes spécifiques chaque année. Les moyens d’action prévus sont les échanges, la discussion, les exposés sociopolitiques, les pétitions, les spectacles, les fêtes populaires, etc.
« Ces journées sont l’occasion de rencontres pour briser l’isolement des femmes, qui a trop longtemps duré. Elles ont senti le besoin de se connaître et, du même coup, faire l’analyse de leur condition, de ses causes, pour pouvoir diriger leurs actions futures et amener un vrai changement des mentalités, des lois et des structures sociales.
« Je souhaite que ce 8 mars 1990 aide à mettre en commun nos connaissances, nos techniques de travail, nos ressources, nos idées et nos projets de façon positive. »
Aujourd’hui
Le thème du 8 mars 2026, « Générations deboutte » est évidemment un clin d’œil à « Québécoises deboutte », le titre d’un journal publié par le Front de libération des femmes en 1969. Le journal apparaît à la suite d’une manifestation organisée clandestinement le 29 novembre 1969, en réponse à la réglementation antimanifestation adoptée par le maire de Montréal, Jean Drapeau. Environ 200 femmes y participent, en tant que groupe distinct, et 165 manifestantes sont emprisonnées.
Le sous-titre du journal est : « Pas de libération des femmes sans libération du Québec, pas de libération du Québec sans libération des femmes. » Si les femmes russes avaient lié leur lutte à la Révolution socialiste, celles du Québec l’avaient judicieusement associée à la lutte pour l’indépendance.
Aujourd’hui, avec la militarisation de la société et la dégradation des conditions de vie des femmes, réapproprions-nous l’héritage de cette grande féministe et pacifiste qu’était Simonne Monet-Chartrand et des militantes de « Québécoise debouttes ».
