Entrevue avec Martin Lachance, président du SEMB-SAQ
Privatisations : Agences, miniagences, Uber
Par Orian Dorais
2026/02/25
Cela ne date pas d’hier que la droite néolibérale québécoise souhaite s’attaquer au monopole public sur certains secteurs de l’économie. Après tout, les grandes sociétés d’État représentent les derniers legs presque intacts de la Révolution Tranquille et, en bons petits valets de chambre du milieu des affaires, nos premiers ministres des vingt dernières années ont fait tout en leur pouvoir pour nous ramener à l’époque pré-1960 où l’État était inféodé aux entreprises.
Ainsi le PLQ a-t-il tenté une privatisation partielle de la SEPAQ – sous Charest – et de la SAQ – sous Couillard. L’ADQ, quant à elle, s’était engagée à vendre 7,5% des actifs d’Hydro-Québec, lors de la campagne de 2008. Dans ces trois cas, la grogne populaire a fait reculer ces partis.
La CAQ – ce parti Frankenstein de Legault fabriqué à parti de morceaux de l’ADQ – a bien appris sa leçon : si on veut privatiser, il faut le faire discrètement. C’est ce que ce gouvernement fait à Hydro-Québec et, surtout, à la SAQ. J’en discute avec le nouveau président du Syndicat des Employé.es de Magasins et de Bureaux de la SAQ (SEMB-SAQ), Martin Lachance.
Orian Dorais : Je voudrais aborder le phénomène des agences, souvent décrié par votre syndicat.
Martin Lachance : Remontons un peu dans le temps. En 1985, le gouvernement Lévesque avait brièvement envisagé de dénationaliser une partie du réseau de la SAQ. C’est la première fois qu’on abordait l’idée de la libéralisation de ce secteur. Dans les années suivantes, le gouvernement Bourassa a reculé sur l’idée de privatiser des magasins, mais a quand même voulu ouvrir le marché de l’alcool au privé. C’est comme ça que sont nées les agences, c’est-à-dire des détaillants privés – souvent des épiceries, comme les marchés Bonichoix ou Richelieu – qui sont autorisés à vendre des produits de la SAQ.
Au départ, ce modèle d’affaires ne devait exister que dans les zones rurales où il ne serait pas rentable de créer une succursale, mais, aujourd’hui, il y a des centaines de ces agences. Disons qu’on étire un peu la définition d’une zone rurale… À Saint-Hyppolite, on retrouve une agence à moins de vingt minutes des succursales de Saint-Jérôme. Le même phénomène se produit en Beauce ou dans d’autres régions.
En 2012, devant la hausse du nombre d’agences, le syndicat avait obtenu une lettre d’entente pour limiter leur croissance, mais, en 2019, cet accord est arrivé à échéance et la SAQ n’a jamais voulu le renouveler. Et, selon le règlement, les entreprises privées sont limitées à 140 pieds linéaires de produits de la SAQ, mais plusieurs ont des étals qui s’étirent jusqu’à 200 pieds. Et la SAQ ne les discipline pas!
À terme, on entend parler d’agences qui font dans les 2-3 millions par année. Rendu là, mettez une succursale, faites travailler notre monde! Mais au lieu d’ouvrir de nouveaux magasins, la SAQ en a fermé huit en 2025, ce qui laisse encore plus de place aux agences.
O. D. : Après beaucoup de tergiversations, le gouvernement a annoncé, en début d’année, la création d’une centaine de « mini-agences » appelées « Zones SAQ ». Est-ce une autre façon de discrètement contourner le monopole public?
M. L. : À la fin de 2026, il va y avoir 575 points de vente privés – dont les 100 mini-agences – contre seulement 399 succursales régulières de la SAQ. Il n’y a même plus l’excuse de desservir les milieux non urbains, car les Zones SAQ sont en ville. Elles sont censées être limitées à 40 produits, mais on craint que ces règles ne soient pas respectées, sans conséquence. Et les mini-agences vont avoir le droit de vendre les alcools les plus en demande de la SAQ, qui, elle, va garder les produits nichés.
Autrement dit, le gouvernement donne encore une fois un avantage indu au privé. Les mini-agences viennent aussi avec des enjeux de santé publique. Après tout, c’est pas des biscuits soda qu’on vend! C’est des spiritueux à 40% d’alcool, qui peuvent causer une addiction sévère. Avec les Zones SAQ, on va retrouver ces alcools-là dans des dépanneurs, avec le but avoué de rejoindre la génération Z.
Donc, on va inciter des 18-19-20 ans à acheter du fort pour maximiser les profits. Je vais rappeler que la santé publique était contre l’idée des mini-agences. La SAQ a fait mine de l’écouter, puis a remis le projet sur la table cinq mois plus tard, en janvier 2026, en en changeant juste le nom. À Rouyn-Noranda, par exemple, des profs sont carrément inquiets parce qu’il va y avoir une Zone SAQ qui va ouvrir juste devant le cégep, où il y a déjà des problèmes d’alcoolisme.
O. D. : Même les habituels défenseurs de la privatisation semblent être contre ce virage. Même Alain Rayes est sceptique, et il est un ancien député du Parti conservateur du Canada.
M. L. : Des entrepreneurs s’y opposent également. Certains détaillants considèrent que les mini-agences représentent une ingérence dans le privé. En décidant d’octroyer à certains commerces le droit de vendre ses produits et pas à d’autres, la SAQ crée un déséquilibre. On a des échos de la Beauce, encore une fois, où il y a déjà des conflits à ce sujet.
O. D. : Est-ce que la place croissante du privé s’est traduite par des pertes d’emplois parmi vos membres?
M. L. : Et comment, on a perdu des centaines d’adhérents et d’adhérentes, au SEMB-SAQ! En 2021, on était 5500, là on est à 4800. L’employeur prétend que personne n’a été licencié, que ce sont juste des départs à la retraite qui n’ont pas été remplacés. Sauf que nos membres qui partent sont ceux qui avaient des postes réguliers. Les collègues qui restent sont à temps partiel, souvent avec des horaires peu avantageux. Beaucoup manquent d’heures.
Avant, il y avait souvent dix personnes dans une succursale donnée, maintenant il y en a trois aux caisses, une au diner et une sur le plancher. On arrive au point où des gens qui ont été 20 ans à la SAQ démissionnent, parce qu’ils en ont assez des horaires et de la charge de travail qui n’arrête pas d’augmenter. Et cette diminution de personnel ne permet même pas à l’employeur de faire beaucoup d’économies, parce qu’avec les équipes réduites, il est plus facile de voler. La SAQ a donné 1,7 million à des agences de sécurité privées, comme Garda, pour surveiller les succursales.
O. D. : En terminant, je voudrais parler de l’éléphant dans la pièce : la décision de confier la livraison d’alcool au géant américain UBER…
M. L. : Pour moi, l’éléphant dans la pièce, c’est quand même plus les agences, mais, oui, la livraison d’alcool c’est aussi problématique. D’abord parce qu’UBER est une multinationale étrangère, donc une partie des profits vont ailleurs, ensuite parce que son modèle d’affaires repose sur l’exploitation. J’ai discuté avec des chauffeurs et ils travaillent dans des conditions misérables, la plupart doivent faire 300 à 400 courses par semaine s’ils veulent avoir un revenu viable.
Il faut aussi dire que nos membres ne vont pas préparer les commandes UBER en avance, comme ça se fait dans les restaurants. Les chauffeurs vont devoir chercher leur produit dans le magasin, faire la file et payer au comptoir. C’est mettre beaucoup de pression à des gens pour qui chaque minute compte. Et qu’est-ce qui arrive si le chauffeur se rend compte que son client est mineur? En théorie, il doit venir se faire rembourser. En pratique, il va donner la bouteille au jeune, lui dire de ne pas se faire prendre et va partir sur sa prochaine course. Les livreurs ne vont pas faire la police de l’alcool.
Au syndicat, on croit que la SAQ doit avoir une mission économique, bien entendu, mais aussi une mission sociale et en santé, comme la SQDC. On doit encourager les gens à boire moins, mais à boire mieux. Par exemple, au lieu d’acheter six bouteilles à 15$, pourquoi ne pas acheter trois bouteilles à 30$, avec le même pourcentage d’alcool, mais de meilleure qualité?
C’est déjà ça qui se passe, la SAQ a commencé à calculer le « litrage » consommé par la clientèle. On se rend compte qu’il a descendu dans les dernières années, mais les redevances versées à l’État sont toujours de 1,6 milliard. En plus, si la consommation excessive d’alcool diminue, ça va représenter une baisse des coûts dans notre système de santé. C’est possible de continuer à vendre, tout en faisant la promotion d’alcools de qualité. Mais pour ça, il faut plus de succursales et moins d’agences ou d’Uber.
