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L'aut'journal

444 - Marché de dupes

Thémis et Artémis

Le Billet

Par Michel Rioux

2026/02/18

Le récent retour dans l’actualité de cet ineffable défenseur de la veuve et de l’orphelin à qui on a accolé le titre « d’avocat des nobles causes », Me Julius Grey, m’a conduit à réfléchir à plusieurs de ces disciples de Thémis, dont j’ai eu l’occasion d’apprécier de près les œuvres, plus souvent mauvaises que bonnes, durant les cinquante dernières années.

Dans la mythologie grecque, la déesse Thémis était représentée avec un bandeau, signe d’impartialité, une balance, signe d’équité et une épée, pour les châtiments. Du côté de la déesse Artémis, c’est avec à la main un arc et des flèches qu’on la voyait.

Pourquoi ce lien?

Parce que les disciples de Thémis ont souvent emprunté les armes d’Artémis pour faire la guerre aux travailleurs et aux syndicats.

Des noms comme Roy Heenan, Paul Jolin, Guy Letarte, Julius Grey, Lucien Bouchard, ça ne vous rappelle rien en ces matières?

En 1971, les employés de la Dominion Foam, une usine du bas de la ville à Montréal, rue Fullum, étaient en grève. À 1,45 $ l’heure, ils considéraient n’avoir rien à perdre. Les scabs leur avaient volé leurs jobs. À une séance de négociation à laquelle j’assistais, j’avais entendu Me Heenan dire aux représentants syndicaux : « Le Canada est un pays de droits. Vous avez le droit de vous syndiquer. Mais vous n’avez pas les moyens de vous syndiquer. Si vous gagnez devant le Tribunal du Travail, nous allons aller devant la Cour supérieure. Si vous gagnez là, nous allons aller en Cour d’appel. Et si vous gagnez encore, nous allons aller en Cour suprême. Cela va durer au moins cinq ans … » Tout cela dit avec un sourire sardonique.

Quelques années plus tard, en 1974, c’est ce même Heenan qui fera encore des siennes dans le célèbre conflit de la United Aircraft, à Longueuil.

Au Pavillon Saint-Dominique, à Québec, les employés de cette résidence pour personnes âgées s’étaient syndiqués en 1973. Pendant plusieurs mois, les Sœurs dominicaines de la Trinité, propriétaires de cette résidence, ont lutté contre cette syndicalisation qui avait déchiré la population. Les grévistes avaient même occupé l’archevêché de Québec. En décembre, la sœur supérieure avait finalement accepté de reconnaître le syndicat. Et qui était l’âme damnée qui l’avait convaincue du contraire? Me Guy Letarte.

Un avocat qu’on va retrouver en 1976 lors de la syndicalisation de l’Hôtel Hilton, à Québec. Après plusieurs années, le prêtre ouvrier Benoît Fortin, fondateur du syndicat, obtenait gain de cause devant la Cour suprême. Me Letarte représentait la chaîne d’hôtellerie. Même action antisyndicale à l’endroit des travailleurs de Sico à Beauport.

Le président de la CSN, Gérald Larose, a déjà qualifié Me Paul Jolin de « militant de la catastrophe ». Un titre hautement mérité. Cet avocat nommé juge à la Cour supérieure s’est spécialisé dans les longs conflits et les poursuites coûteuses contre les syndicats.

Il a fait condamner le syndicat de la Reynolds de Baie-Comeau à des millions de dollars d’amende. Il a tenu à la rue durant des mois les membres du Syndicat des techniciens de Télé-Métropole, à Montréal. Même chose chez Menasco, une entreprise de l’industrie aérospatiale qui a finalement fermé avec lui comme avocat patronal.

En 2008, les travailleuses et travailleurs d’Olymel avaient déclenché une grève, refusant les importantes réductions de salaire que la coopérative voulait leur imposer. Après plusieurs mois de résistance, qui donc Olymel avait-elle engagé pour mettre les travailleurs à genoux? Me Lucien Bouchard, ci-devant premier ministre du Québec, aujourd’hui négociateur en chef de la Fédération des spécialistes…

Quand, il y a une quinzaine d’années, et contrairement à Lise Payette, il avait conservé sa chronique durant le lock-out au Journal de Québec, l’ineffable Julius Grey avait écrit : « Il est important que des idées de gauche continuent de circuler… » Belle idée de gauche en effet que celle de plaider la disparition de la carte de compétence dans les métiers de la construction, comme il l‘a fait. Et aussi de combattre l’obligation d’être membre d’un syndicat.

Pierre Elliott-Trudeau s’est joint à l’étude Heenan Blaikie après la politique. C’est ainsi qu’après avoir pris la défense des travailleurs de l’amiante et de Murdochville, on a assisté à une trajectoire plutôt insolite : Trudeau est allé finir (!) sa carrière dans sa véritable famille, chez les siens, dans la grande bourgeoisie « antisyndicale et opposée aux droits du peuple québécois ». Les anguilles aussi, insaisissables et grandes voyageuses, finissent, malgré quelques détours dans de petites rivières, au creux de la mer des Sargasses qui les a vues naître.