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Le récit contesté du président José Antonio Kast
Chili : un « pays en ruines » ?
Par Luc Allaire
2026/03/18
Le premier discours du nouveau président du Chili, José Antonio Kast, n’a pas simplement marqué une transition politique. Il a imposé un récit. Celui d’un pays « détruit », « corrompu » et au bord de l’effondrement. Un portrait que conteste vivement Juan José Fernandez, président de la Fédération des syndicats de l’action collective affiliée à la Centrale des syndicats du Québec (FSAC-CSQ), qui y voit une construction idéologique lourde de conséquences.
« Ce discours n’a pas décrit le Chili réel, mais un Chili utile à un projet politique fondé sur la peur », résume-t-il.
Un récit de crise pour légitimer le pouvoir
Juan Jose Fernandez est catégorique : le Chili n’est « ni détruit ni corrompu ». Selon lui, la rhétorique de Kast repose sur une exagération systématique de la crise afin de justifier des politiques de rupture.
Ce type de stratégie n’est pas inédit. « On l’a vu aux États-Unis, au Salvador, en Argentine ou en Hongrie : on dramatise la situation, on accuse les gouvernements précédents, puis on impose des reculs au nom de l’ordre », explique-t-il en entrevue.
Fernandez va plus loin et situe clairement Kast dans une mouvance internationale : « C’est un disciple de Donald Trump. Il est proche de Marine Le Pen, de Javier Milei, de Jair Bolsonaro et de Nayib Bukele. On est confrontés à une nouvelle extrême droite, et il faut nommer les choses par leur nom. »
Un Chili loin du « désastre » annoncé
Pourtant, les données internationales dressent un portrait bien différent de celui présenté dans le discours inaugural. Le Chili figure parmi les pays les plus stables et les plus performants d’Amérique latine.
Fernandez rappelle quelques indicateurs marquants : premier en Amérique latine pour le développement humain, une dette publique maîtrisée, des institutions solides, un leadership en transition énergétique. « Ces chiffres ne décrivent pas un pays en ruines », insiste-t-il.
Même sur la question de la corruption – fortement martelée par Kast – le diagnostic est contesté. « Le Chili est considéré comme le pays le moins corrompu d’Amérique latine. Parler de corruption généralisée dans l’État, c’est une exagération politique », affirme-t-il.
Il souligne également une contradiction frappante : « Ils disent que le pays va très mal, mais, en même temps, ils dénoncent l’immigration massive. Mais pourquoi les gens viendraient-ils dans un pays en crise ? »
Médias, peur et construction d’un imaginaire
Comment un tel décalage entre perception et réalité peut-il s’imposer ? Pour Fernandez, la réponse se trouve en grande partie dans le rôle des médias.
« Au Chili, la presse est largement à droite. Pendant des années, on a amplifié les faits divers, les vols, l’insécurité, pour créer une psychose collective », explique-t-il. « Les nouvelles pouvaient consacrer quinze minutes à un vol de voiture, pour ancrer l’idée d’un pays dangereux. »
Ce climat médiatique aurait contribué à façonner un « pays imaginaire », sur lequel s’appuie aujourd’hui le discours présidentiel. « Ils ont créé une situation de chaos institutionnel dans l’imaginaire collectif pour ensuite se présenter comme les sauveurs. »
Un virage politique marqué à droite
Pour Fernandez, l’arrivée de Kast au pouvoir marque une rupture historique. « C’est la première fois depuis la fin de la dictature de Augusto Pinochet qu’un président assume une telle proximité idéologique avec cet héritage », souligne-t-il.
Il rappelle que même la droite traditionnelle chilienne s’était tenue à distance de ces positions. « Sebastián Piñera lui-même l’avait exclu de son parti, le jugeant trop extrémiste. »
Au-delà du symbole, ce virage s’accompagne de mesures concrètes qui inquiètent le mouvement syndical chilien : coupes dans les services publics, remise en question de la gratuité scolaire qui va jusqu’à l’université instaurée sous le gouvernement Boric, durcissement des politiques migratoires et élargissement du rôle de l’armée.
« Il veut donner à l’armée des pouvoirs qui ne sont pas les siens, comme contrôler les citoyens dans la rue. On recule de 40 ans », affirme Fernandez.
Militarisation et recul démocratique
L’un des aspects les plus préoccupants, selon lui, est la tendance à la militarisation. « L’armée devient un outil de gestion sociale. Ce n’est pas son rôle, et cela ouvre la porte à des abus. »
Cette orientation ravive des souvenirs douloureux dans un pays encore marqué par la dictature. « Quand on voit des militaires intervenir dans la vie civile, ça rappelle des périodes très sombres de notre histoire. »
Fernandez s’inquiète également des intentions du gouvernement en matière de mémoire historique. « Il y a une volonté de nier certains crimes de la dictature. Il veut fermer le musée de la Mémoire et des droits humains, un musée consacré aux crimes du régime Pinochet. Il va jusqu’à libérer des responsables condamnés pour torture et violations des droits humains. »
Un affrontement politique assumé
Le discours de Kast ne se limite pas à une critique du passé : il annonce aussi une confrontation avec les mouvements sociaux. « Il l’a dit clairement : certaines formes de manifestations ne seront plus tolérées », souligne Fernandez.
Cette position fait craindre une répression accrue des mobilisations, dans un pays où les protestations ont joué un rôle central dans les avancées sociales récentes, notamment depuis le soulèvement de 2019.
« Si les gens descendent dans la rue, la réponse risque d’être beaucoup plus violente qu’avant », prévient-il.
Un « patriotisme » contesté
Enfin, Fernandez critique l’usage du patriotisme dans le discours présidentiel. « Il se présente comme le défenseur de la nation, mais, en réalité, il aligne le pays sur les intérêts étrangers, notamment américains. »
Il évoque notamment des accords récents et des positions internationales qui marqueraient une rupture avec la politique plus indépendante du gouvernement précédent de Gabriel Boric.
« Le vrai patriotisme, c’est renforcer les institutions et élargir les droits. Ce n’est pas ce qu’on voit aujourd’hui. »
Entre inquiétude et résistance
Malgré ce tableau sombre, Fernandez garde une certaine confiance dans la capacité de réaction de la société chilienne. « Le Chili a une longue tradition de luttes sociales. Les gens ne resteront pas passifs. »
Mais il reconnaît que la période qui s’ouvre est incertaine. « La gauche traverse un moment difficile, probablement le pire depuis la fin de la dictature. »
Pour lui, le principal danger réside dans l’imposition d’un récit mensonger. « Quand un gouvernement invente un pays en ruines, il manipule la perception publique et affaiblit la démocratie. »
Au-delà des divergences politiques, c’est donc la question de la vérité qui est en jeu. « Le Chili mérite une politique fondée sur la réalité, sur la vérité, pas sur la peur ni le mensonge », conclut-il.
