445 - Minerais du Québec, un enjeu militaire
Réplique à la réplique, non publiée dans «La Presse»
Les troubadours de Tsahal à l’école québécoise
Par Mohamed Lotfi
2026/03/12
Il fallait d’abord oser. Faire entrer la guerre par la porte principale d’une école. Lui mettre un badge culturel et lui offrir une chaise pliante dans une salle de classe. Lui demander ensuite de parler aux enfants d’échanges, d’identité et de dialogue.
Une enquête publiée par La Presse révélait récemment qu’au moins quatorze interventions de soldats israéliens ont eu lieu depuis l’automne 2023 dans deux écoles juives privées de Montréal recevant des fonds publics, les écoles Herzliah et Bialik situées à Côte-Saint-Luc. Les conférenciers étaient des membres actifs ou d’anciens membres de l’armée israélienne, les Forces de défense israéliennes.
L’affaire a provoqué un malaise politique assez rare pour être remarqué. Plusieurs élus à l’Assemblée nationale du Québec ont dénoncé la situation. On a rappelé que l’école, surtout lorsqu’elle reçoit des fonds publics, devrait demeurer un espace relativement protégé des influences militaires et des propagandes politiques.
Mais voilà que survient une réplique. Et quelle réplique!
Un cardiologue montréalais, le Dr Lior Bibas, se présentant comme juif et sioniste, a entrepris de répondre à l’enquête. L’intention peut paraître courageuse. La démonstration, beaucoup moins.
On lit sous sa plume cette phrase qui mérite d’être conservée dans les archives de la rhétorique confortable. Selon lui, « pour une grande partie des quelque 90 000 Juifs québécois, Tsahal symbolise d’abord une garantie d’existence ». Y aurait-il, dans l’état canadien, un autre état composé de 90 000 juifs ?
Il ajoute avec une assurance désarmante que « toutes les nations ont le droit d’avoir une armée pour se défendre, surtout lorsqu’il s’agit d’un peuple qui, depuis des millénaires, fait face à des menaces explicites de destruction ».
Le raisonnement est fascinant. Si l’on pousse la logique jusqu’au bout, il devient urgent d’ouvrir les portes de nos écoles québécoises à toute la cartographie militaire du monde. Invitons donc des officiers kurdes, des combattants arméniens, des soldats ukrainiens, des vétérans rwandais ou des résistants palestiniens. Ces peuples aussi peuvent invoquer la survie historique et l’existence menacée. Pourquoi se limiter au Tsahal?
Nos écoles deviendraient alors de magnifiques salons diplomatiques où les uniformes du monde entier viendraient expliquer aux élèves que la guerre est une tradition culturelle comme une autre.
Mais le moment véritablement mémorable de cette réplique arrive avec ce petit bijou de raisonnement. Le cardiologue sioniste explique que, « dans un pays où le service militaire est obligatoire pour une grande partie de la population, associer automatiquement un soldat à une posture idéologique risquerait d’entraîner des conclusions injustes ». Autrement dit, un soldat n’est jamais vraiment un soldat. C’est un citoyen temporairement en uniforme qui fait du tourisme pédagogique.
On imagine la scène. Un pilote de chasse devient un conférencier en orientation professionnelle. Un artilleur se transforme en professeur de morale. Un opérateur de drone donne un atelier sur l’éthique. Et tout cela relève, bien entendu, d’un échange culturel.
Car c’est bien ainsi que l’événement a été présenté. Selon le Centre consultatif des relations juives et israéliennes, ces visites relèveraient d’un simple « dialogue culturel ».
Culturel. Le mot est admirable. Il possède cette élégance diplomatique qui permet de faire passer beaucoup de choses sous le tapis.
On imagine donc ces membres de Tsahal transformés en ambassadeurs des arts. Entre deux anecdotes militaires, une petite variation de ballet. Un air d’opéra pour détendre l’atmosphère. Un extrait de William Shakespeare pour rappeler la tragédie humaine. Un clin d’œil à Molière pour la satire. Un hommage à Michel Tremblay pour l’ancrage québécois. Et, moment de grâce absolue, les soldats entonnant la grande chanson de Raymond Lévesque, Quand les hommes vivront d’amour.
Il fallait oser. Faire de la culture tout en appartenant à une armée engagée dans une guerre génocidaire à Gaza. Une performance artistique en soi. Une œuvre conceptuelle digne d’un musée d’art contemporain. L’ironie poussée à son point de perfection.
Je me permets toutefois une suggestion pour notre cardiologue sioniste. Puisque l’objectif est culturel, pourquoi ne pas inviter ces soldats directement à l’Assemblée nationale du Québec ou au Parlement du Canada? Ils pourraient interpréter la chanson de Raymond Lévesque devant les élus.
J’imagine déjà François Legault fredonnant le refrain pendant que Mark Carney esquisse quelques pas de danse diplomatiques. Un grand moment d’unité nationale. Une célébration de la paix interprétée par des gens très expérimentés dans l’art de la guerre.
Ce qui frappe dans la réplique du cardiologue sioniste n’est pas seulement la faiblesse de l’argumentation. C’est la banalisation tranquille de l’extraordinaire. Quatorze visites. Quatorze fois où l’on a jugé normal que des militaires étrangers interviennent dans des établissements financés en partie par l’État québécois. Quatorze occasions de répéter que tout cela est pédagogique. Que tout cela est enrichissant. Que tout cela est parfaitement compatible avec nos valeurs.
Pendant ce temps, à Québec, tandis que le ministre Jean-François Roberge disserte sur la neutralité de l’école, l’idéologie de la guerre parvient tranquillement à se glisser dans certaines de nos salles de classe.
Pourquoi tout cela ne m’étonne-t-il pas vraiment? Peut-être parce que nos gouvernements eux-mêmes entretiennent une étrange ambiguïté. Le gouvernement fédéral canadien a été à plusieurs reprises critiqué pour avoir fermé les yeux sur certaines exportations militaires liées au conflit. Le gouvernement québécois, pour sa part, n’a pas jugé nécessaire de retarder l’ouverture d’une représentation officielle du Québec à Tel-Aviv.
Pour ajouter encore un peu de ridicule au ridicule, j’invite notre cardiologue sioniste à imaginer une scène. Une scène toute simple. Dans une école que l’on prétend vouée aux échanges culturels, mais qui ressemble de plus en plus à un vestibule d’entraînement pour les futurs soldats de Forces de défense israéliennes. Un enfant se lève. Il s’approche timidement d’un soldat venu partager son expérience. Le militaire vient de terminer son intervention et, pour couronner ce moment d’élévation culturelle, il entonne la chanson de Raymond Lévesque. La voix monte, « Les soldats seront troubadours »...
L’enfant lève les yeux et pose une question, « Pourquoi vos yeux sont rouges de sang? »
Question déplacée. Question imprévue. Question que le programme d’endoctrinement n’avait pas prévue. On devait parler culture. On devait parler dialogue. On devait parler héritage et identité. Pas des yeux rouges. Pas du sang. Pas des ruines. Pas des décombres. Pas des ravages. Pas des enfants amputés. Pas des morts. Pas d’un génocide.
Je peux facilement imaginer que cet échange culturel fera un jour l’objet d’un film. Mais ce ne sera pas une comédie. Ce ne sera pas drôle.
En attendant, les soldats israéliens continuent de tuer à Gaza, même après le cessez-le-feu.
Et en attendant, cette réplique à la réplique, sera-t-elle publiée, au nom de la pluralité, dans les pages de La Presse?
