446 - L'itinérance cachée : d'un sofa à l'autre
De l'importance des organisations syndicales
Édito
Par Pierre Dubuc
2026/04/28
Devant l’attaque concertée des gouvernements contre le mouvement syndical, leur nécessité s’impose. Mais il y a plus. Beaucoup plus.
Une entrevue sur le site Le Grand Continent avec Anton Jäger, l’auteur de Hyperpolitics : Extreme Politicization without Political Consequences (Verso Books, 2026) (1), suscite une réflexion, à notre avis, fort pertinente sur notre époque, plus particulièrement sur la politisation, la mobilisation, les organisations syndicales et populaires, et les partis politiques. Nous en avons résumé l’essentiel dans le texte ci-dessous.
L’hyperpolitisation
Anton Jäger constate une politisation accrue ces dernières décennies des populations, qu’il caractérise par le terme « hyperpolitique ». Elle se traduit par une plus grande participation à des manifestations et électorale. Elle s’explique, en bonne partie, par une capacité accrue d’exprimer ses opinions politiques dans l’espace public numérique.
Cependant, simultanément, s’effondre l’institutionnalisation de la vie politique. « Contrairement aux années 1930, les sociétés contemporaines connaissent une érosion continue des structures organisées : syndicats, partis politiques, associations, mais aussi institutions religieuses. Cette combinaison n’a pas de précédent historique clair », fait-il remarquer.
Il cite, en exemples, le printemps arabe, les Gilets jaunes en France, Occupy Wall Sreet, qui n’ont pas donné de structures pérennes se transformant en pouvoir collectif durable, capable de modifier les rapports de force, au niveau de l’État comme dans l’économie.
Bien plus, les Indignados espagnols, les Gilets jaunes et Occupy affirmaient ne pas vouloir de représentation populaire. Plus tard, à partir du milieu des années 2010, des mouvements, issus de cette matrice antipolitique, se dotent d’un horizon institutionnel. Beppe Grillo en Italie, Geert Wilders au Pays-Bas, Jean-Luc Mélenchon en France ou Jeremy Corbyn en Angleterre cherchent à construire un lien représentatif entre une base et un sommet, à travers des partis, des élections, des formes de délégation. Mais ces tentatives se heurtent rapidement à la difficulté de l’institutionnalisation.
Ces mouvements inventent des formes organisationnelles inédites, très différentes des partis du XXe siècle : partis numériques, structures plébiscitaires, frontières floues entre cadres et militants. Le « parti gazeux » de Mélenchon s’inscrit dans cette logique. Cette institutionnalisation inachevée révèle ses limites.
L’hyperpolitique, poursuit Jäger, ne suppose aucun horizon institutionnel, aucune représentation, aucune structure durable. Elle permet de maintenir une spontanéité permanente, sans élections, sans organisations, sans projection dans le temps long.
Mais des défis structurels, comme le climat, les inégalités sociales ou les transformations économiques profondes, se heurtent à une difficulté persistante : s’inscrire durablement dans des structures institutionnelles capables de traiter ces problématiques avec continuité, patience et efficacité.
Sortir de l’hyperpolitique supposerait une réinstitutionnalisation, c’est-à-dire la traduction de l’activité politique en engagements durables envers des institutions : syndicats, associations, structures collectives, sans ressusciter mécaniquement les institutions du XXe siècle. Il donne, comme exemple, la campagne de Zohran Mamdani à New York, qui articule une organisation militante classique avec une mobilisation numérique, une inscription locale et une réactivité à court terme.
Tout est permis, mais rien n’est possible
Les institutions du XXe siècle fonctionnaient, rappelle-t-il, parce qu’elles promettaient quelque chose de très clair : si vous nous déléguez votre mandat individuel, nous serons capables de transformer la société, de modifier des rapports de force, de faire face à des intérêts enracinés. Une telle possibilité de délégation suppose une réflexion sérieuse sur le pouvoir social.
À l’époque, l’individu se heurtait à des institutions de masse qui bloquaient l’expression de certaines identités ou préférences. Aujourd’hui, la situation est inversée. L’individu dispose d’une capacité prétendument illimitée à exprimer ses besoins, ses identités, ses désirs – précisément parce que ces institutions intermédiaires se sont effondrées. Mais il lui manque les cadres collectifs permettant de traduire ces expressions en action efficace.
La formule très juste de Michel Clouscard — « tout est permis, mais rien n’est possible » — décrit parfaitement ce nouveau régime affectif — et l’impasse de l’hyperpolitique.
La frustration contemporaine ne vient plus du fait que les institutions bloquent l’individu, mais du constat inverse : l’expression individuelle ne sert quasiment à rien en l’absence de capacité collective.
C’est là l’expression la plus claire du nouveau régime affectif de l’hyperpolitique : une intensité maximale du désir de changement conjuguée à une incapacité presque totale à le réaliser.
De la nécessité d’institutions collectives
Jonathan White part d’une idée simple, mais décisive : on ne peut penser le futur politiquement qu’à travers des institutions collectives – au premier rang desquelles le parti. Imaginer le futur suppose donc de croire que nous pouvons transformer le présent ensemble de telle sorte que demain soit effectivement différent d’aujourd’hui.
Sans contrôle collectif sur le présent, il n’y a aucune raison de penser le futur autrement que comme une pure spéculation. On peut toujours dire : « Demain pourrait être différent », mais, tant que l’on ne dispose pas d’une capacité collective à décider du présent, cette projection reste vide. À l’inverse, lorsque cette capacité existe, on peut dire : « Demain sera différent, parce que nous avons décidé collectivement de ce qu’il sera. »
C’est exactement ce que l’on observe dans l’hyperpolitique. Il s’agit d’une politique du très court terme, rythmée par des cycles médiatiques extrêmement brefs. Pendant une semaine, l’énergie politique est maximale : des foules immenses, une intensité affective considérable. Puis, la semaine suivante, il ne reste presque rien. Aucun sédiment institutionnel, aucune structure durable.
À l’inverse, dès lors que des institutions collectives existent, on peut se poser des questions qui excèdent l’instant : où voulons-nous être dans un an, dans deux ans, dans dix ans ?
Cela implique une politique de la patience – presque une politique « barbare » ou « ascétique » au sens noble – fondée sur la durée, la discipline, et même le sacrifice.
Cela suppose d’accepter que l’on ne verra peut-être pas soi-même l’aboutissement des transformations que l’on engage, mais que l’entité collective, elle, survivra. On le voit très clairement à la fin du XIXe siècle : nombre de militants socialistes ou bolcheviques disaient explicitement qu’ils ne verraient pas la révolution de leur vivant, mais qu’ils travaillaient pour qu’elle advienne un jour. Sans collectivité durable, sans institutions capables de porter cette temporalité longue, cette posture devient impossible, conclut Anton Jäger.
Les syndicats, comme incubateurs
Au Québec, nous sommes fortunés d’avoir pu maintenir de puissantes organisations syndicales, qui représentent près de 40% de la main-d’œuvre. Il faut les défendre bec et ongles devant nos gouvernements, tant à Québec qu’à Ottawa, qui veulent les menotter, les bâillonner.
Mais il faut plus. Beaucoup plus. Il faut qu’elles servent d’incubateurs pour un projet de société émancipateur et le parti politique qui en fera la promotion. Car nos partis politiques semblent actuellement incapables d’en formuler un crédible et porteur d’espoir. Cependant, un prérequis démocratique est nécessaire : permettre et encourager la diffusion des idées et des écrits dans les organisations syndicales.
(1) https://legrandcontinent.eu/fr/2026/01/21/jaeger-hyperpolitique/
