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L'aut'journal

446 - L'itinérance cachée : d'un sofa à l'autre

Stéphane Dion et Mathieu Bock-Côté dans le «Globe and Mail»

La stratégie fédérale contre l’indépendance

Par Pierre Dubuc

2026/04/01

Dans son édition du samedi 28 mars 2026, le Globe and Mail publie sur deux pages l’argumentaire bien connu de Stéphane Dion contre l’indépendance du Québec (voir la réplique d'André Binette). Rien d’étonnant. Dion a été recruté par Jean Chétien précisément dans ce but.

Par contre, plus inattendue est la présence d’un texte de Mathieu Bock-Côté intitulé « A historical Trajectory to Independence ». Présenté comme chroniqueur au Journal de Montréal et au Figaro, MBC écrit que c’est à la demande du Globe qu’il a rédigé son article.

La « trajectoire historique » qu’il décrit – de la Conquête jusqu’à aujourd’hui – est un rappel des principaux événements historiques. Sans surprise, elle culmine dans sa critique du multiculturalisme qui, résume-t-il, « dilue les deux peuples fondateurs dans des communautés ethnoculturelles parmi d’autres dans une fédération pluraliste soumise à un gouvernement des juges, qui invoque la Charte des droits et libertés comme si elle était un texte sacré qui transcende la démocratie parlementaire et la souveraineté populaire, ce qui est une façon d’abolir les deux ».

MBC enchaîne avec sa critique de la politique d’immigration canadienne, qui vise la mise en minorité progressive des francophones au Québec pour bloquer l’accession à l’indépendance, comme cela s’est produit en 1995. À plus long terme, la perspective serait la bilinguisation de la population québécoise avant son assimilation à l’anglais.

Pour éviter une telle éventualité, sa solution est un référendum le plus rapidement possible avec comme stratégie un vote massif pour l’indépendance d’une large majorité de francophones.

Pourquoi cette invitation à MBC ?

La question qui se pose est : pourquoi le Globe and Mail a-t-il choisi de demander ce texte à MBC? Quand on sait que son nationalisme est purement identitaire, qu’il est un propagandiste de la « théorie du grand remplacement », qu’il est identifié en France comme étant un chroniqueur d’extrême-droite?

Le Globe désirerait faire passer le projet souverainiste comme un projet d’extrême droite qu’il n’agirait pas autrement. La même semaine, le gouvernement du Canada a d’ailleurs prêché par l’exemple. Il a plaidé devant la Cour suprême que donner raison au Québec sur la question de la clause dérogatoire reviendrait à « museler les tribunaux en cas de gouvernement tyrannique ou de loi légalisant l’esclavage… »

MBC a raison dans sa critique du multiculturalisme. Mais il a tort d’enfermer la stratégie référendaire dans l’entonnoir identitaire qui réjouit les fédéralistes. Donnons un contre-exemple.

La guerre en Irak

En 2004, le Québec tout entier s’est mobilisé contre la participation du Canada à la guerre de George W. Bush contre l’Irak. Au cours des mois de février et mars, par des froids sibériens, 100 000, puis 200 000 personnes, de toutes origines ethniques, ont manifesté dans les rues de Montréal. Proportionnellement à la population, c’était les plus importantes manifestations à l’échelle mondiale.

Selon l'autrice Janice Gross Stein et Eugene Lang (The Unexpected War, Penguin, Random House, 2008), c’est cette mobilisation qui est la cause principale de la décision de Jean Chrétien de dire Non aux États-Unis. Chrétien, soulignent-ils, craignait que l’adhésion du Canada à la guerre entraîne la réélection d’un gouvernement du Parti Québécois, dont le chef, Bernard Landry, s’était prononcé contre la guerre.

Dans ses mémoires (Unquiet Diplomacy, Key Porter, 2005), l’ambassadeur des États-Unis à Ottawa, Paul Cellucci, écrit que « le Québec constituait un problème tout comme les opposants au sein du Parti libéral qui ne voulaient pas voir le Canada trop se rapprocher des États-Unis d’un point de vue militaire ».

Comme le craignait Jean Chrétien, un gouvernement du Parti Québécois aurait pu faire campagne contre la guerre en s’appuyant sur cette extraordinaire mobilisation qui, rappelons-le, unissait des personnes de toutes origines ethniques. Les conditions étaient réunies pour transformer le mouvement contre la guerre en mobilisation pour l’indépendance du Québec et un référendum aurait fort probablement pu rallier une confortable majorité. En fait, Bernard Landry a confié à des proches qu’il y avait songé.

La décision de Jean Chrétien de faire faux bond aux États-Unis a permis d’éviter au Canada et aux États-Unis d’être confrontés à cette éventualité en désamorçant le débat au Québec, ce qui allait conduire à la défaite du Parti Québécois et l’élection du gouvernement de Jean Charest.

Malheureusement, les indépendantistes n’ont pas tiré les leçons de ces événements et se sont repliés sur le vieux « nationalisme de survivance », dont MBC est le principal propagandiste.

L’épouvantail trumpiste

Attardons-nous à un autre article, toujours dans le Globe, le journal de référence de la classe dirigeante canadienne. Il est signé par Andrew Coyne, le chroniqueur vedette du journal et intitulé « MAGA’s plan for Canada: Dismemberment » (27 mars 2026).

Coyne sort de l’anonymat un obscur groupe de la constellation MAGA de Trump qui, dans un article intitulé « Our Canadian Problem », recommande de démembrer le Canada plutôt que de chercher à l’annexer. Selon l’auteur, les États-Unis devraient encourager les forces centrifuges, nouvelles et vieilles, pour provoquer la fragmentation du pays.

Même si Coyne ne les nomme pas, on comprend que les forces « nouvelles » font référence au mouvement indépendantiste albertain et les « vieilles » au mouvement souverainiste québécois.

L’objectif d’Andrew Coyne est de déconsidérer ces deux mouvements en les associant au trumpisme. Déjà, les médias ont monté en épingle les relations entre des représentants du mouvement albertain avec des personnalités trumpistes. On cherchera éventuellement à faire de même pour le mouvement québécois.

Des leçons à tirer

Quelles leçons tirer du retour de Stéphane Dion, de l’invitation du Globe à MBC et du recours à l’épouvantail trumpiste? Premièrement, que la classe dirigeante canadienne est très nerveuse. Deuxièmement, que la stratégie qui se dessine est de dénigrer le projet indépendantiste québécois en le peignant comme étant d’extrême droite et manipulé par les trumpistes.

Quelles leçons pour les indépendantistes? Premièrement, tenir compte des enseignements de la mobilisation contre la participation du Canada à la guerre en Irak. Deuxièmement, s’intéresser à la géopolitique. Il est possible qu’avec les chamboulements sur la scène internationale, une fenêtre s’ouvre permettant au Québec de devenir indépendant.

Après tout, l’histoire du Québec n’est-elle pas intrinsèquement liée aux grands événements internationaux? La Conquête, lors de la guerre de Sept Ans; le refus de joindre les patriotes américains dans leur Révolution; les Patriotes dans le contexte des indépendances latino-américaines et du Printemps des peuples en Europe; les crises de la conscription pendant les deux guerres mondiales; la Révolution tranquille dans le cadre du mouvement de décolonisation d’après-guerre; et le « Vive le Québec libre » du général de Gaulle, qui aurait pu conduire le Québec sur la voie de l’indépendance, si Daniel Johnson avait eu le courage d’accepter la proposition du général.