446 - L'itinérance cachée : d'un sofa à l'autre
Quand les syndicats de l’éducation portent la contestation
No Kings!
Par Luc Allaire
2026/03/31
Le 28 mars dernier, les États-Unis ont été le théâtre de la plus grande journée de mobilisation de masse de leur histoire. Plus de huit millions de personnes ont participé à quelque 3 300 manifestations à travers les 50 États, dans le cadre d’une nouvelle vague du mouvement « No Kings » — « Pas de rois ». Des rassemblements ont également eu lieu à l’étranger, de l’Europe à l’Amérique latine.
Au cœur de cette mobilisation tentaculaire : un rejet profond de l’administration Trump, de ses politiques migratoires, économiques et militaires, mais aussi une inquiétude grandissante face à ce que plusieurs perçoivent comme une dérive autoritaire. Et dans cette contestation d’ampleur inédite, les syndicats de l’éducation — en particulier l’American Federation of Teachers (AFT) et la National Education Association (NEA) — ont joué un rôle de premier plan.
Une mobilisation aux multiples visages
Des grandes métropoles, comme New York, Los Angeles et Chicago, aux petites communautés rurales, les manifestants sont descendus dans la rue pour dénoncer un large éventail de politiques : les interventions musclées de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), la hausse du coût de la vie, les atteintes aux droits civiques et au droit de vote, ainsi que l’engagement militaire contre l’Iran.
À Saint Paul, au Minnesota, épicentre symbolique de la mobilisation, des centaines de milliers de personnes se sont rassemblées autour du Capitole. L’événement rendait notamment hommage à deux citoyens tués par des agents de l’ICE plus tôt cette année. Artistes, figures politiques progressistes et leaders syndicaux s’y sont succédé, transformant la manifestation en véritable tribune populaire.
Malgré quelques heurts localisés, notamment à Portland et à Los Angeles, la journée est restée largement pacifique. Fait marquant : près de la moitié des manifestations ont eu lieu dans des bastions républicains, signe que le mécontentement dépasse désormais les clivages partisans traditionnels.
Les syndicats de l’éducation à l’avant-garde
Dans ce vaste mouvement de contestation, les syndicats de l’éducation ont su mobiliser leurs membres. Pour l’AFT et la NEA, la défense de l’école publique est indissociable de celle de la démocratie elle-même.
Présente à Minneapolis, la présidente de l’AFT, Randi Weingarten, a livré un discours résolument combatif, appelant à transformer la colère populaire en action politique concrète : « Êtes-vous en colère? Voulez-vous une voix? Alors, pas de rois aujourd’hui et la liberté demain! […] Pas de rois aujourd’hui, alors on votera en novembre! »
En liant explicitement la mobilisation de rue aux échéances électorales, Randi Weingarten inscrit l’action syndicale dans une stratégie politique à plus long terme. Son message est clair : la rue ne suffit pas, elle doit déboucher sur un changement institutionnel.
Même tonalité du côté de Becky Pringle, présidente de la NEA, qui voit dans cette mobilisation un moment charnière : « Des millions de personnes se sont mobilisées pour exiger le pays que nos élèves méritent. Nous nous battons pour un avenir dans lequel nous voulons tous vivre. »
Ce langage, centré sur les élèves et l’avenir collectif, illustre bien la manière dont les syndicats enseignants élargissent leur discours. Loin de se limiter aux conditions de travail, ils se posent en défenseurs du bien commun et des institutions démocratiques.
Une lutte contre « l’autoritarisme éducatif »
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les syndicats de l’éducation dénoncent une série d’attaques contre l’école publique : coupes budgétaires, privatisation accrue, restrictions sur les contenus pédagogiques et pressions politiques sur le corps enseignant.
Pour l’Internationale de l’Éducation, qui regroupe des organisations syndicales à travers le monde, ces politiques s’inscrivent dans une offensive plus large contre les valeurs démocratiques. Dès avril 2025, son conseil exécutif adoptait une résolution condamnant les attaques contre l’éducation publique et appelant à une solidarité internationale.
Cette solidarité s’est concrétisée le 4 juillet 2025, lorsque des syndicats d’enseignants de tous les continents — du Brésil au Sénégal, du Canada à l’Australie — ont exprimé leur appui à leurs homologues américains.
Dans ce contexte, la participation massive de l’AFT et de la NEA aux manifestations « No Kings » apparaît comme l’aboutissement d’un processus de politisation accélérée. Les enseignants ne défendent plus seulement leurs écoles : ils défendent un modèle de société.
De la rue aux urnes
Le mouvement « No Kings » n’en est pas à sa première démonstration de force. Une première vague de manifestations avait eu lieu en juin 2025, suivie d’une seconde en octobre, qui avait déjà rassemblé environ sept millions de personnes. Mais la mobilisation du 28 mars marque un nouveau sommet.
Reste à savoir si cette énergie pourra se traduire en gains politiques concrets. L’histoire des mouvements sociaux aux États-Unis est jalonnée de mobilisations massives qui n’ont pas toujours débouché sur des changements durables.
Les questions sont déjà sur toutes les lèvres : cette colère populaire influencera-t-elle les élections de mi-mandat de novembre? Les syndicats réussiront-ils à canaliser cette mobilisation pour peser sur le rapport de force politique?
Pour les dirigeants de l’AFT et de la NEA, l’enjeu est clair. Il s’agit non seulement de maintenir la pression dans la rue, mais aussi de structurer un mouvement capable de s’inscrire dans la durée.
Une démocratie sous tension
Au-delà des revendications spécifiques, les manifestations du 28 mars témoignent d’un malaise profond au sein de la société américaine. Pour des millions de citoyens, la démocratie elle-même est en jeu.
Le slogan « No Kings » résume à lui seul cette inquiétude : le refus d’un pouvoir perçu comme arbitraire, autoritaire, voire monarchique. En s’appropriant ce mot d’ordre, les syndicats de l’éducation contribuent à lui donner une portée à la fois sociale et politique.
Dans les rues de Saint Paul comme dans les petites villes rurales, une même conviction semble s’exprimer : celle que la démocratie ne peut survivre sans une mobilisation active de ses citoyens.
Et dans cette mobilisation, les enseignantes et enseignants — par leur nombre, leur ancrage dans les communautés et leur légitimité sociale — apparaissent désormais comme des acteurs incontournables.
