L’histoire des transitions énergétiques passées est un récit frauduleux. Elle ne peut servir de modèle pour notre propre transition vers les énergies renouvelables. Le charbon n’a pas remplacé le bois. Le pétrole n’a pas remplacé le charbon. Leurs productions respectives s’additionnent et sont toujours en croissance.

La transition actuelle vers les énergies renouvelables, telle qu’elle est envisagée, nécessiterait autant de métaux qu’on en a extrait au cours de toute l’histoire de l’humanité. Et chacune des 35 000 mines en activité est une catastrophe écologique. Cette frénésie extractive découle d’un régime économique où la croissance du capital se bute à la finitude de notre monde. La lutte contre les changements climatiques est en conséquence un échec à grande échelle.

Alors, comment produire moins, partager plus et décider ensemble? Au moyen de quelles institutions? Comment généraliser des formes du vivre-ensemble où l’émulation remplacerait la compétition pour obtenir la contribution de chacun au bien-être collectif ainsi que le consentement à une justice « délibérée »? Comme il n’y aura de société écologique que s’il y en a plusieurs alors que les moyens (et l’idée) d’une justice internationale généralisable sans contradiction font défaut, les « égoïsmes » nationaux, produits par la compétition économique, balancent entre la coopération, qu’il faudrait inventer, et l’armement, qu’il suffit d’acheter.

Dans tous les cas, nous devrons faire face aux dérèglements climatiques. Cette adaptation prendra la forme d’une résistance à fronts multiples contre leurs effets locaux plutôt que contre leurs causes globales et ce sont ces mobilisations de proximité qui renforceront en retour la lutte contre les causes systémiques.

La décroissance aussi va s’imposer, mélange de désordres, de crises et de révoltes sans programme possible. Elle mettra à rude épreuve les solidarités. Elle ne pourra donc rester civilisée qu’accompagnée de mesures de redistribution qui comprimeraient de manière impérative l’échelle des « niveaux de vie » vers la moyenne, une chose inimaginable dans le monde actuel où les crises sont mises au service de l’accroissement des inégalités.

Gilles Gagné est professeur retraité associé de sociologie à l’Université Laval à Québec. Il est membre du Groupe interuniversitaire d’étude de la postmodernité qui publie les Cahiers Société.